Interview de La Croix du Benin à Monseigneur Pascal N’KOUE sur son opuscule "Bien Célébrer"

1. Excellence et cher Père, vous avez publié récemment un petit livre sur la liturgie intitulé « Bien célébrer ». Veuillez nous en expliquer les motivations.

● Merci à La Croix du Bénin qui s’intéresse à la liturgie et plus précisément à mon opuscule "Bien célébrer". Les motivations sont simples. Il faut remettre au centre le Sacrement des sacrements.  Je souffre du peu de sérieux qu’on accorde au Saint Sacrifice du Christ Jésus. Moi qui suis issu d’une famille de sacrificateurs des religions traditionnelles africaines, où le sacré enveloppé de mystère est pris très au sérieux, je souffre de voir que la plupart de nos actions liturgiques sont faites sans intériorisation et dans le tapage des instruments de musique. Or le Sacrifice de Jésus, son sang versé par amour pour nous, le don de sa vie offert à son Père pour l’humanité est le Sacrifice des sacrifices. Le sang de Jésus est plus éloquent que le sang des animaux. Il est même d’une autre nature. "Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime" (Jn 15, 13). Le sang versé du Christ, vrai Dieu et vrai Homme, sauve toute l’humanité... Il y a trop d’agitation dans nos célébrations, trop de folklore, trop de fantaisie pour faire plaisir aux assistants, afin de correspondre mieux aux vœux d’un monde toujours agité. Cela nous empêche de revivre la passion, la mort tragique et la résurrection de notre Seigneur. Le mystère de notre salut est ainsi évacué. En un mot, on ne voit plus que la messe est l’actualisation du sacrifice du Golgotha. On n’en voit plus le lien. C’est dommage !

 

2. Quelle définition simple donnez-vous de la liturgie pour qu’on puisse saisir d’emblée votre engagement dans « Bien célébrer »?

● Il faut plusieurs définitions qui se complètent. Tellement ce mystère est inépuisable. La liturgie c’est la richesse et même le trésor des pauvres de Dieu. C’est la plus grande prière de l’Eglise. C’est le culte de la divine majesté. Elle est donc fondamentalement mystère et contemplation. Elle demande de faire l’effort de quitter le monde profane pour entrer dans la sphère du divin. Elle est une action sacrée qui dépasse le prêtre qui célèbre. Ce dernier ne peut pas faire de la liturgie "sa chose" ou sa propriété privée. Sa communauté n’en est pas autorisée non plus. La liturgie vient du Ciel. L’obéissance aux normes liturgiques n’est pas facultative. La sainte liturgie est un grand mystère divin. Et toute notre vie chrétienne devrait être liturgique pour témoigner de notre amour pour Dieu et pour son Eglise. Le Concile Vatican II dit de la liturgie qu’elle est la source et le sommet de la vie chrétienne. J’ajouterais le centre aussi. C’est un mystère ! C’est le sacrement d’unité par excellence. Bref, elle est difficile à définir en langage d’homme.

3. Effectivement, en mars 2015, le Pape François, dans une homélie, définissait la liturgie en ces termes : "La liturgie, c’est vraiment entrer dans le mystère de Dieu, se laisser porter au mystère et être dans le mystère. C’est la nuée de Dieu qui nous enveloppe tous". Quelle lecture faites-vous de cette affirmation du Saint-Père ?

● Je vous remercie infiniment pour cette belle citation. Car beaucoup se fient aux réseaux sociaux qui veulent nous faire croire que l’actuel Pape François  est aux antipodes de la tradition de l’Eglise en matière de liturgie. Il suffit de lire les catéchèses qu’il donne en ce moment sur l’eucharistie pour se rendre compte de sa foi profonde en ce grand mystère. En pleine audience générale, il s’exclame :"la messe n’est pas un spectacle. Il est très important de retourner aux fondamentaux, de redécouvrir ce qui est essentiel… Nous revivons la passion du Christ". En effet, rien sur terre, rien au ciel n’est plus grand que l’Eucharistie. Malheureusement beaucoup sont tentés d’en faire une action purement humaine, entre  copains, et donc de célébrer des messes horizontales. Le Pape Jean-Paul II dans "Mane nobiscum"  n° 17 dit : "L’Eucharistie est un grand mystère, mystère qui doit être avant tout bien célébré". Le mystère fait appel à la transcendance divine. Il nous impose d’emblée le silence extérieur et intérieur. Or nos lieux de culte sont devenus des lieux de bavardage, des lieux d’excitation festive, d’exhibition des modes vestimentaires extravagantes, des lieux de décorations profanes, des lieux où, même prêtres et évêques, se lèvent pour prendre des photos, au lieu d’être des lieux de silence et de méditation, de rencontre intime avec la Présence du Seigneur, de recueillement et de contemplation. En tout cas,  le Dieu invisible, Esprit d’Amour, parle en silence. Lui-même n’est pas seulement silencieux, il est silence. Et pour l’entendre, il faut entrer en silence. Rien de grand, rien de durable ne se fait et ne s’obtient dans le bruit. Les vrais pactes se concluent dans le silence. Le meilleur moment des échanges amoureux se vit dans le silence. Les Latins disaient : "Silentium omnia bona continet, mala omnia loquacitas", le silence contient tout ce qui est bon, le bavardage tout ce qui est mauvais. En effet, "il est bon de parler et mieux de se taire…"(La Fontaine).

 

4. Il faut quand même que nos liturgies soient africaines et donc vivantes.

● Si le Pape François définit la liturgie comme une entrée dans le mystère, c’est parce que justement nous confondons liturgies vivantes et célébrations bruyantes. Nous avons mal compris l’expression "participation active" : elle est comprise dans le sens extérieur et superficiel. Nos anamnèses sont parfois folkloriques. En pleine Prière eucharistique, on nous  sort du mystère pour nous offrir des femmes à moitié nues qui dansent au son des instruments de musique et des rythmes des chants qui ne nous aident pas à prier. Ce n’est pas de l’inculturation, c’est du désordre. Le pain devenu Corps du Christ, le vin devenu Sang du Christ c’est un grand mystère. Silence ! Le mystère ne se crie pas. Il se contemple dans le recueillement. Je continue de croire que la messe face-à-face n’aide pas beaucoup.

 

5. Pour la majorité des catholiques c’est le Concile Vatican II qui a demandé de célébrer la messe face au Peuple. Dans votre opuscule, vous soutenez le contraire. Quelles preuves êtes-vous capable de nous donner ?

● Très facile. Lisez tous les Actes du Concile Vatican II, surtout "Sacrosanctum Concilium" qui a traité du renouveau liturgique. Nulle part il n’est question de célébrer la messe face-à-face. En outre, les rubriques liturgiques, c’est-à-dire les règles universelles liturgiques, sont là qui me donnent raison. Elles prescrivent qu’on se tourne trois fois vers le Peuple. Cela signifie que, même dans la messe de Paul VI, on a prévu que le prêtre et le peuple puissent être tous tournés vers la Représentation divine, vers l’abside où se trouve la Croix. Quand on parle à quelqu’un on se tourne vers lui, on lui fait face. On le regarde. On lève les yeux vers lui. Il est normal de se tourner vers la Croix, symbole indépassable de la divinité, quand on parle au Dieu qui s’est révélé. Le Cardinal Robert SARAH voudrait que toutes les fois où on s’adresse à Dieu dans la liturgie, qu’on se tourne vers l’abside, vers l’Orient, vers la Croix qui désormais oriente nos vies. Je n’arrive pas à comprendre les Africains qui mettent en cause la position du prêtre face à l’Orient, face au Soleil levant, face à la Représentation divine. C’est commun à beaucoup de traditions religieuses. Et on l’oublie trop souvent. Pour les Catholiques orientaux, célébrer face-à-face c’est une abomination.

 

6. Est-ce pour cela que dans votre opuscule vous insistez tant sur la Croix de l’autel qui doit être non seulement visible de loin mais encore au centre. Pourquoi insistez-vous tant sur la Croix ? 

 Vous connaissez la devise des chartreux, ces grands silencieux chercheurs de l’Absolu : ʺStat Crux dum volvitur orbisʺ. Quand le monde va sens dessus dessous seule la Croix tient encore de façon ferme. La Croix c’est le trône du Rédempteur. C’est Satan qui nous pousse à considérer ce grand symbole comme un signe gênant ; il nous suggère même de le banaliser. N’avez-vous pas remarqué que la Croix d’autel n’est plus tenue en haute estime ? Ou bien elle est toute petite, ou bien on la met couchée. Et quand elle est grande, on la met de côté ou alors carrément dans le dos du prêtre. Elle fait figure d’accessoire secondaire et peut-être même pour beaucoup, ce n’est qu’une simple décoration dont on peut se passer. C’est affreux. Le Cardinal Josef Ratzinger, futur Pape Benoît XVI, dans son livre L’esprit de la liturgie, écrit expressément ceci dans le chapitre 3 qui traite de l’autel et de l’orientation de la prière. "Je compte parmi les manifestations les plus absurdes des dernières décennies d’avoir mis la croix de côté pour libérer la vue sur le prêtre". Puis, il pose deux questions intéressantes : "La croix est-elle gênante pendant la messe" ? Le prêtre est-il plus important que le Seigneur" ? Et il tranche : "On devrait remédier à cela le plus vite possible. Le Seigneur est le point de référence. Il est le Soleil levant de l’histoire". C’est la Croix qui fait la grande défaite de Satan. Elle doit être hautement dressée pour que le célébrant et le peuple la voient. Plus on tourne dos à la Croix, plus Satan nous domine et nous manipule. Il faut donc en user à temps et à contre temps. On n’en abusera jamais.

 

7. En insistant trop sur la Croix, est-ce que vous ne risquez pas de diminuer le rôle de l’autel du sacrifice ?

● Pas du tout. Voilà encore une astuce de Satan. La Croix et l’autel ne s’opposent pas. Ils se complètent. Le sacrifice existentiel du Christ, c’est-à-dire  le don de sa vie, s’est fait sur la Croix. Le sacrifice rituel, c’est-à-dire la sainte messe, se fait sur l’autel. L’autel,  c’est l’endroit le plus élevé du lieu du culte. C’est le point focal de toute la célébration. On monte à l’autel de Dieu. Mais ne remarquez-vous pas qu’il est mal traité aussi ? On en a fait une table quelconque. On l’encombre de plusieurs missels, de livres, de micros, de feuilles d’homélies et de cahiers d’annonces. N’importe qui y monte et descend. Aucun respect. Aucune crainte du sacré. Tout cela parce qu’on éclipse la Croix pour que le visage du prêtre prenne toute la place. Or sans le respect de la Croix, l’autel devient un podium, une tribune, une table quelconque. C’est la Croix avec l’effigie du Christ qui donne sens à tout. Voilà pourquoi l’autel doit être en pierre ou au moins revêtu de pierre. Or, quand bien même il est en pierre, on l’entoure de pagnes, de tissus, et de guirlandes ; et ça devient grotesque, comme quelque chose qui n’a de nom dans aucune langue de la terre. Dans ces décorations purement profanes, rien ne fait penser au sacré, encore moins à la transcendance divine. Tout est plat, fade et mondain. On cherche seulement à faire plaisir aux yeux de chair… or la Croix fait penser au Calvaire. Elle nous rappelle le drame du Golgotha. La messe c’est le Calvaire non sanglant à nos yeux de chair. Elle rend présent le Christ Crucifié. Notre foi nous dit que ce pain n’est plus du pain, c’est le corps broyé de notre Sauveur. Voilà pourquoi il faut faire revenir la Croix sur l’autel. Sans la Croix, tout est ténèbres, et nous suivons un Jésus non crucifié, et donc un Jésus qui n’est pas Sauveur. Saint Paul en avait pleine conscience quand il écrivait aux Galates : "Que notre seule fierté soit la Croix de notre Seigneur Jésus-Christ" (Ga 6, 14). Il en est arrivé là par une révélation divine, malgré lui.

8. Justement, Excellence, quand vous célébrez la messe orientée en vous tournant vers la Croix, vous oubliez que vous faites dos au peuple. Est-ce normal ?

● A moi de vous poser une  autre question du même genre : est-ce normal de faire dos à une personne quand on lui parle ? Dans une salle de classe, les uns sont assis derrière les autres pour être tous tournés vers le professeur qui enseigne. Personne ne voit que ceux qui sont devant font dos à ceux qui sont derrière. Le prêtre est devant tout le monde et toute l’Assemblée avec lui sont tournés vers Dieu. Exactement comme lorsque le professeur se tourne vers le tableau pour écrire. Tous sont tournés vers le tableau. La première partie de la liturgie de la messe, dite de la Parole, s’adresse au Peuple. C’est normal que le prêtre soit face au peuple. Autrefois, on appelait cette partie "la messe des catéchumènes", c’est-à-dire la partie de ceux qui viennent écouter la Parole divine. Après, les fidèles qui ne communiaient pas sortaient du lieu du culte. Par contre la deuxième partie qui est sacrificielle et qui commence par l’offrande des oblats ne s’adresse plus au peuple mais à Dieu. Le bon sens demande de changer de position. Voici les premiers mots de la prière sur le pain : "Tu es béni Dieu de l’univers, Toi qui nous donnes ce pain". On s’adresse à Dieu. Tournons-nous vers lui. Que faites-vous de cette phrase ? "Ils regarderont vers Celui qu’ils auront transpercé" (Jn 19, 37). Dieu ne supporte pas qu’on lui tourne le dos. Il s’en plaint : "ils tournent vers moi leur dos, et non leur visage" (Jr. 2, 27). La Croix est scandale et folie pour les Juifs et les païens parce qu’ils la regardent de l’extérieur (1 Co 1, 23-24). Mais avec les yeux de la foi, elle est force et puissance de Dieu. Cet abaissement de Dieu est la plus grande révolution depuis la création du monde. Aucune religion n’a pu imaginer la "kénose", cet anéantissement total de Dieu pour l’homme. C’est invraisemblable. La raison humaine perd ses repères. C’est ici que Jésus révèle sa royauté sublime qui est d’un autre ordre : "Ma royauté n’est pas de ce monde", dit le Christ à Pilate. En conclusion, je préfère tourner le dos au Peuple pour parler à Dieu que de tourner le dos à Dieu quand je lui parle… Cette orientation vers Dieu manifeste aussi la dimension eschatologique de la liturgie qui ne doit pas rester enfermée dans le cercle restreint des hommes entre eux. "Allons au-devant de celui qui vient" vers nous pour nous sauver.

 

9. Mais Dieu est partout, et vous semblez l’oublier. On peut célébrer dans toutes les directions, ce sera toujours face à Dieu. On ne comprend pas pourquoi vous insistez sur l’Orient. Est-ce vraiment en conformité avec l’esprit du Concile Vatican II ?

● Merci de revenir là-dessus. Je vous prends au mot : Pourquoi, si toutes les directions sont bonnes, vous ne supportez pas qu’on célèbre vers l’Est, vers l’Orient ? "Ad Orientem" est un symbole biblique pour nous rappeler que nous ne sommes pas des anges mais des hommes. En règle générale, nous avons besoin d’un appui concret lorsque nous prions. Nous sommes des êtres limités. Nous avons besoin des quatre points cardinaux pour nous orienter. Nous avons besoin d’une boussole. La Croix du Christ est notre boussole de vie chrétienne. Les Hébreux se mettaient en face du soleil levant pour s’orienter et déterminer les autres points cardinaux. Le symbolisme de l’Orient est très présent dans la Bible, de la Genèse à l’Apocalypse, en passant par les évangiles. On précise par exemple que les mages sont venus d’Orient… (cf. Mt 2, 1).

         Les béatitudes, ce sermon original, charte de la Nouvelle Alliance, ont été prononcées sur une montagne. La transfiguration a eu lieu sur une montagne. L’Ascension aussi : pourquoi cette précision ? La montagne dans la Bible est tout un symbole de l’homme qui doit lever les yeux et le cœur vers Dieu. Dans le Notre Père, Jésus a localisé le Père aux cieux alors qu’il est partout. L’Ascension s’est faite vers le Ciel. Toutes les fois où il louait son Père devant tous, Jésus levait les yeux vers le Ciel. Plus tard, saint Paul demandera aux néophytes de prier Dieu en levant les mains vers le Ciel. Bref, la fixation d’un endroit nous aide à prier plus facilement. Et puis le grand mystère de l’incarnation est là pour nous dire l’importance de la visibilité. Dans l’Ancien Testament, Dieu avait interdit toute représentation de sa personne. Il a fini par rompre cette interdiction avec l’Emmanuel, Dieu-avec-nous, Dieu rendu visible à nos yeux, Dieu sur terre, "en chair et en os". Dieu qui est partout a choisi un Araméen nomade (et non un Chinois sédentaire encore moins un représentant dans chaque ethnie) pour être le premier ancêtre de notre foi. C’est à Abraham que  Dieu a dit : "En toi seront bénies toutes les familles de la terre". Il s’est révélé seulement au petit peuple d’Israël. Les principaux mystères : l’incarnation, la rédemption et la sainte Trinité se sont révélés en Israël."Le salut vient des juifs". Dieu aurait pu se révéler à tous les peuples de la terre à la fois. Il a fixé sa tente quelque part. Jésus de Nazareth est né quelque part. Il a été condamné et crucifié comme roi des Juifs quelque part. Il a été enseveli quelque part. La Pentecôte a eu lieu quelque part. Toutes les synagogues étaient tournées vers le Temple de Jérusalem dont l’autel était tourné vers l’Orient. Les mosquées sont orientées vers la Mecque. L’Orient est le symbole de la vie ou encore de la lumière qui ne s’éteint pas. Désormais, pour nous, le vrai Soleil, le divin Soleil venu du ciel, c’est Jésus et Jésus crucifié. Encore une fois, on gagne beaucoup à célébrer vers la Croix, "ad Orientem", "Versus Dominum". Le Christ s’offre à son Père pour le bien de l’humanité. Le face-à-face donne l’impression que l’eucharistie est un repas banal, un repas ordinaire, non sacrificiel et donc un simple banquet convivial.

 

10. Célébrer face au peuple, dites-le-nous franchement, est-ce que cela rend invalide la messe ?

● Non, pas du tout. Ce n’est même pas illicite. Seulement que le face-à-face nous fait croire que nous continuons de parler au peuple quand on s’adresse à Dieu. On est moins concentré. On pense moins à Jésus qui s’offre à son Père. En priant les oraisons on lève les yeux vers l’Assemblée comme si c’était une lecture pour le peuple. On devrait le faire plutôt vers Dieu, vers le Ciel ou vers la Croix. Et comme le face-à-face ne fait pas penser à Dieu, on se fatigue vite et on crée le spectacle pour que la messe soit intéressante. Nous les Africains qui avons encore la notion de  sacrifice des animaux à cause des religions traditionnelles endogènes, nous comprenons aisément que c’est impensable que le sacrificateur fasse dos au vaudou pendant qu’il lui offre un sacrifice. C’est même invraisemblable que le sacrificateur mette le vaudou entre le peuple et lui. Le sacrificateur et tous ceux qui assistent sont tous tournés vers la Représentation divine. C’est tellement logique que je ne comprends pas pourquoi on en discute. A moins que ce soit pour se perdre du temps. Le Cardinal Josef  Ratzinger explique magistralement comment on en est arrivé à ce face-à-face dans son livre l’Esprit de la liturgie : la première concélébration dans la basilique saint Pierre à Rome à la fin du Concile Vatican II en est la cause. Il y a eu une erreur d’interprétation de la position des célébrants qui étaient face au peuple. Alors beaucoup de prélats et liturgistes ont pensé que cette position devrait être généralisée. Beaucoup d’autels ont été refaits pour qu’on puisse célébrer "versus populum". L’idéal serait de revenir à la célébration "versus Dominum" pendant la deuxième partie de la messe.

 

11. Je voudrais que vous insistiez sur le sens de l’Orient par rapport à nos traditions africaines.

● Merci. Ce qui m’intéresse c’est les traditions africaines ouvertes sur l’universel. Je reconnais honnêtement que la Présentation Générale du Missel Romain offre la possibilité de célébrer face au peuple, "versus populum". Mais des études sérieuses et savantes ont prouvé que ce face-à-face n’a aucun fondement historique. Par contre, l’orientation vers l’Orient, vers le Seigneur, est riche de significations mystagogiques très profondes. La Croix, notre Orient, nous rassemble et nous structure. C’est un grand symbole. Jusqu’au XVIe siècle l’orientation des églises était obligatoire. Je reconnais que les basiliques romaines primitives n’étaient pas orientées vers l’Est. Mais au moment du "Sursum corda/habemus ad Dominum", les fidèles se tournaient vers l’Est avec le célébrant. Cette orientation vers l’Est rappelle que nos cœurs doivent se tourner vers Quelqu’un. L’Orient, comme je l’ai déjà dit, renvoie à Dieu, le Soleil de justice, l’Astre le plus brillant qui représente le Dieu éternel toujours vivant. Rappelez-vous que l’ascension a eu lieu à l’est de Jérusalem. Et les anges ont dit que Jésus reviendra de la même manière, donc du côté de l’Orient.  Dans nos traditions africaines c’est souvent un arbre, une source, une colline, une pierre, une motte de terre faite de main d’homme qui représente la divinité. Et tous se tournent vers cette divinité. Or dans l’Ancien Testament, Dieu avait interdit toute représentation. Alors le symbole du soleil levant s’est développé. Jésus en ressuscitant le dimanche en a fait le premier jour de la semaine, le premier jour de la nouvelle création, jour du Seigneur et jour de Lumière qui ne s’éteint pas. En anglais, le dimanche, jour du Seigneur, est dit "Sunday" c'est-à-dire jour du Soleil. En allemand, le dimanche est appelé "Sontag", c'est-à-dire jour du Soleil. Comme c’est beau et éloquent. Par contre l’Occident est considéré comme le royaume des ténèbres, puisque c’est de ce côté-là que le soleil se couche. Il faut remettre la Croix au milieu, de façon visible, sur l’autel. Elle est notre Orient, notre Soleil qui ne s’éteint pas.

 

12. Quel accueil a-t-on réservé à votre opuscule dans votre diocèse de Parakou ?

● Je vous fais la confidence que je l’ai écrit avec plusieurs de mes prêtres. Plus de la moitié pour ne pas dire presque tous l’ont lu et amendé. Tous ont fait des suggestions intéressantes. Le clergé diocésain, majoritaire dans le presbyterium, lui a donc fait un bon accueil avant même sa publication. Tous ont approuvé qu’il faut revenir à ces fondamentaux : la Croix, le silence, le sacré, le mystère, le recueillement ! Beaucoup reconnaissent qu’en ne lisant pas souvent les rubriques, ils ignoraient certaines ordonnances universelles. Ce n’est pas moi qui ai le goût d’innover en liturgie. Je ne fais que rappeler ce qu’est la divine liturgie. Elle est un don de Dieu, don qui passe par l’Eglise. Célébrons avec foi. C’est ce que je propose dans "Bien célébrer". J’ai fait amender aussi cet opuscule par des prêtres d’autres diocèses et même par quelques Evêques. Le prêtre qui m’a le plus encouragé c’est un professeur de liturgie qui n’avait pas la même sensibilité liturgique que moi. Mais il a été d’une honnêteté intellectuelle exemplaire. Je lui dois beaucoup. Et pour tout dire, cet opuscule a été publié le 23 juin 2017, en la fête du Sacré-Cœur. C’était la journée mondiale de prière pour la sanctification des prêtres. On s’était tous rassemblé au monastère des Sœurs cisterciennes de l’Etoile Notre Dame. Le Nonce apostolique, Monseigneur Brian UDAIGWE, présidait. Je vous donne tous ces détails pour vous dire que rien n’a été fait en cachette. Remercions plutôt l’Esprit Saint qui a tout guidé. Avec le psalmiste je m’écris : "comment rendrai-je au Seigneur tout le bien qu’il m’a fait "?

 

13. On ne peut quand même pas nier qu’il y a des résistances et des critiques contre votre sensibilité et vos choix liturgiques. Qu’en dites-vous ?

● Je risque de vous décevoir : j’aime les critiques. Elles me permettent de préciser ma pensée en creusant plus profondément. Voilà pourquoi je préfère m’entourer de gens qui, à priori, ne pensent pas exactement comme moi. Et puis, s’il y a bien quelque chose que Dieu le Père Tout-puissant ne peut pas obtenir des hommes c’est l’unanimité. On n’aurait jamais crucifié le Seigneur de gloire si tous avaient été unanimes sur son message de salut. Même avec les anges, purs esprits, Dieu n’a pas réussi. A plus forte raison entre nous les hommes aux cœurs compliqués et malades, blessés, ondoyants et superficiels. La liberté que Dieu nous a donnée, par pur amour, en est la cause. Les oppositions font partie de la vie. Des résistances et des critiques me parviennent. Il faut savoir les accueillir. Je rappelle toutefois que l’Evêque dans son diocèse est législateur et pontife. Il est le premier catéchète et le premier liturge… C’est donc un devoir pour moi d’enseigner ce que veut l’Eglise, d’aider le peuple de Dieu à mieux célébrer le Seigneur. Il y aura toujours l’Ennemi de Dieu qui sèmera subtilement l’ivraie. Je ne peux pas empêcher l’ivraie de pousser dans le même champ que le bon grain. A la fin des temps, on verra bien qui avait raison. Patience, nous recommande le Seigneur, le Maître de tout ; ʺdans sa main tout grandit et s’affermitʺ, dit le psalmiste.

 

14. Il y a quand même parfois des critiques méchantes contre vous qui vous font mal. Comment réagissez-vous ?

● "Bénissez ceux qui vous persécutent. Bénissez, ne maudissez pas" recommande saint Paul (Rm 12, 14). C’est ce que j’essaie de vivre. Dieu est avec nous dans nos épreuves (Ps. 90). L’unique chose que je dis invariablement à mes détracteurs c’est ceci : "Je ne vous empêche pas de faire comme vous avez toujours fait. Même dans mon diocèse, je n’impose rien. Je ne vois pas pourquoi vous vous acharnez à lutter contre ce que l’Eglise autorise officiellement". C’est bizarre, n’est-ce pas ? Satan ne supporte pas qu’on se tourne vers le Christ. Car je ne m’appuie que sur la tradition, sur les encycliques, les synodes, sur les papes et leur motu proprio, c’est-à-dire sur le magistère officiel. Le saint Pape Jean-Paul II, le Cardinal J. RATZINGER devenu Pape Benoît XVI, le Cardinal Robert SARAH, ce sont des repères non négligeables. Rassurez-vous, plus on me persécute, plus on m’encourage à m’accrocher au Christ et à l’Eglise. Par nature, je prends la vie du bon côté, et j’ai envie de mieux expliquer mes choix. Et donc, "à quelque chose malheur est bon", dit un aphorisme populaire. Quand le Saint Sacrifice de Jésus deviendra pour nous une école de vie et non plus du remplissage, nous ne supporterons plus certaines ambigüités qui n’édifient pas. La foi du peuple de Dieu doit être protégée des parasites mondains et profanes. Travaillons tous à cela avec l’aide de la Mère de Dieu qui a participé fortement à notre salut.

 

15. Votre dernier mot ?

● Une phrase célèbre de saint Benoît me vient à l’esprit : "Nihil operi Dei praeponatur" : Rien ne doit être mis au-dessus de la sainte liturgie, l’œuvre de Dieu par excellence. "L’homme n’est grand qu’à genoux". Je ne réclame qu’une chose pour la gloire de Dieu et notre salut : un peu plus de transcendance divine dans nos eucharisties ! C’est chercher l’intimité de Dieu par le silence sacré. Une bonne formation liturgique est nécessaire dans les séminaires et les noviciats. Que certains prêtres et même évêques cessent de se célébrer pendant la liturgie. Qu’ils cessent de distraire le peuple. Je dis non aux liturgies au rabais parce que la passion du Christ est un drame et non un divertissement. Qu’on respecte un peu plus les rubriques pour l’éducation de notre piété. Dieu a créé le paradis ou le bonheur éternel pour l’homme. L’enfer c’est pour Satan qui cherche à faire du recrutement par tous les moyens. N’entrons pas dans son jeu. Toute conversion passe par la Croix. Revenons à la Croix illuminée par la résurrection.

         "Qu’au nom de Jésus, tout être tombe à genoux au ciel, sur terre et dans l’abîme, et que toute langue proclame : Jésus Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père" (Ph 2, 10-11).

Au diable, le bruit et le désordre. A Dieu, les coeurs qui le cherchent, les yeux fixés sur Jésus !
Une belle liturgie vivante, priante et sans excitation, rend visible le Dieu invisible. Vivre saintement la messe et la faire vivre au Peuple, tout est là. Car bien célébrer peut servir de grande catéchèse sur le culte et les mystères de Dieu. La sainte liturgie suscite des conversions et des vocations. Le silence liturgique en est pour quelque chose : observé avec piété, il est plus éloquent que nos voix d’hommes1. C’est Dieu en nous et nous en Dieu. Mystère !
"Ceci est mon corps livré pour vous.... Ceci est la coupe de mon sang versé pour vous. Vous ferez cela en mémoire de moi". Ces paroles de notre Seigneur Jésus-Christ ne peuvent pas être prises à la légère. C’est vraiment pour nous que le Seigneur a institué le Saint Sacrifice de l’autel. Que le prêtre ne passe pas, sans transition, des plaisanteries ou bavardages de la rue à l’autel sacré de Dieu. Liturgie vivante ne signifie pas liturgie bruyante. "Vivant" ici signifie faire en sorte qu’on sente la Présence divine pour pouvoir entrer en relation avec Celui qui nous fait vivre. Cela suppose plutôt le sérieux, le recueillement, le silence intérieur et extérieur pour entrer en communion avec le mystère sacré. Il faut donc proscrire tout ce qui est distraction, laisser-aller, défoulement, négligence, ambiguïté, recherche de séduction et fantaisie. Le prêtre célèbre "in persona Christi". Ce n’est pas banal. Alors comment faire ? Tout est dans la soumission à ce que veut l’Eglise de Dieu2 :
"La simplicité des gestes et la sobriété des signes, effectués dans l’ordre et dans les moments prévus, communiquent et impliquent plus que le caractère artificiel d’ajouts inopportuns"3. Car "l’Eucharistie est un grand mystère ! Mystère qui doit être, avant tout, bien célébré"4. Nous le savons, le vrai secret du succès pastoral du Curé d’Ars a été l’amour qu’il nourrissait pour le mystère eucharistique5. Il répétait souvent avec les larmes aux yeux : "Comme il est effrayant d’être prêtre ! Et il ajoutait : combien est triste un prêtre qui célèbre la messe comme un fait ordinaire ! Combien s’égare un prêtre qui n’a pas de vie intérieure". En effet, ce prêtre-là n’adore pas Dieu en esprit et en vérité.
On trouvera dans cet opuscule des instructions indispensables pour une bonne célébration pleine, participative, intérieure, joyeuse et fructueuse. Même s’il s’adresse principalement aux prêtres, les divers acteurs liturgiques pourront s’y former pour mieux vivre le saint sacrifice de la messe. C’est toute l’Eglise, Corps mystique du Christ, qui en bénéficiera. Confions constamment ceux qui célèbrent "in persona Christi" à la Vierge Marie, Mère du Souverain Prêtre et de l’Eglise, afin que chaque acte liturgique soit vécu de façon pieuse, active et consciente....


1 Le Cardinal Robert SARAH l’exprime magnifiquement : "Dieu est un amoureux silencieux, et un phare si brillant qu’il demeure invisible. Le véritable amour ne parle pas. Les sourires sans mots ne sont-ils pas plus beaux ? Le silence de Dieu est une voix, la plus profonde de toutes", Dieu ou rien, p. 412.
2 "Le prêtre qui célèbre fidèlement la Messe selon les normes liturgiques et la communauté qui s’y conforme manifestent, de manière silencieuse mais éloquente, leur amour pour l’Eglise", Jean-Paul II, L’Eglise vit de l’Eucharistie", 52.
3 Benoît XVI, Sacramentum Caritatis, 40.
4 Jean-Paul II, Mane nobiscum, 17.
5 Benoit XVI, Catéchèse du 05/08/2009.
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 Bénissons le Seigneur pour ce beau diocèse en pleine croissance. Les écoles poussent, les chapelles se construisent, les nouveaux presbytères s’érigent, les séminaristes augmentent, les sanctuaires très fréquentés. Tout bouge, mais tout peut s’écrouler si nous oublions l’essentiel : notre vie d’intimité avec le Seigneur. Le thème pastoral de cette année sera "Prière intérieure et engagement". Disons d’emblée que le premier engagement pour tout chrétien c’est la prière.Elle est à distinguer de la récitation inconsciente des formules. Tout s’apprend. On apprend à devenir forgeron en forgeant. On apprend à prier en priant.

 

 Conseils Pratiques pour le Carême                                                                                                                         
 Le carême pourrait se résumer dans ces 3P : Prière, Pénitence, Partage. Ainsi, là où le péché a abondé la grâce du pardon de Dieu surabondera.
- Confier vos privations à la Caritas de votre paroisse. Souvenez-vous de votre denier de culte dès maintenant et soyez généreux. Ce don est vital pour notre Eglise.

- Lutter résolument contre le tabagisme, l’ivrognerie, l’alcoolisme, la paresse, la culture des grèves sauvages et des revendications peu responsables.

- Ne pas se laisser entraîner et n’entraîner personne aux bals et autres divertissements peu recommandables (films ou cassettes vidéo de violence ou de pornographie). Se dépouiller de la pollution des médias : téléphone portable, internet, télévision, ordinateur, smartphone. "Si tu cesses de vivre dans le silence, tu ne pourras pas converser avec Dieu" (Filoxeno).

               
    L’Archidiocèse de Parakou découvre petit à petit la forme extraordinaire du rite romain et s’en réjouit. Elle est le grand frère de la forme ordinaire. Un peu d’histoire, ça fait du bien.

    Dans le cadre des 25 ans du Pontificat de Jean Paul II, le rite, communément appelé messe de St Pie V (ou messe traditionnelle), a été célébré publiquement en 2003 dans la Basilique Ste Marie Majeure de Rome et présidé par le Cardinal Castrillon HOYOS, alors Préfet de la Congrégation pour le Clergé et Président de la Commission Pontificale  ‘‘Ecclesia Dei’’

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